III Le rôle du spectateur
Le regard caméra dans Monika interprété par Harriet Andersson, comme nous avons pu le ressentir lors du visionnage du film, nous dérange, nous interroge, en somme, il ne nous laisse pas indifférents. (citation Bergman, texte Bergala, « ici pour la première fois s'établit un contact direct et impudique avec e spectateur + citation Gord dans texte Bergala, forte utilisation du regard caméra, « brusque conspiration entre le spectateur et l'acteur »).
En effet, dans une relation classique face à un film ou même à une pièce de théâtre, le spectateur croit à ce qu'il voit tout en étant conscient que cela est fictionnel, ce qu'explique Jacques Aumont « le cinéma fait illusion, je crois ce que je vois, je sais que ce n'est pas vrai et j'accepte cette feinte. »
D'autre part, le spectateur assiste à la vie de personnages qui évoluent devant lui, sans y prendre part.
Mais quand soudainement un des personnages nous regarde, nous spectateurs, que se passe-t-il ? De multiples interrogations peuvent survenir, comme de savoir pourquoi nos deux regards, celui du personnage et celui du spectateur, se rencontrent. Cette confrontation oblige le spectateur à ne plus rester simple spectateur mais à passer à l'état actif, il est « mis dans le coup » (cf. texte Jacques AUMONT). En effet, en le rendant actif, Bergman le fait participer au processus du tournage. Le spectateur n'est plus seulement devant un objet fini, le film, mais devant un objet en train de se faire, une relation entre Monika ( ou Harriet Andersson ) et nous.
Et c'est bien aussi e propre du cinéma moderne : proposer aux spectateurs un objet en train de se faire, jamais fini. Mais cette interpellation du spectateur par le regard caméra bouleverse le public d'une autre forme, comme l'explique Alain BERGALA : pour lui, le regard caméra divise l'opinion des spectateurs sur l'interprétation ou la compréhension du film. Avant que Monika nous fixe, tous assistaient à une fuite d'un couple d'amants qui tente de se libérer de leur climat social. Mais Monika nous interroge, nous déstabilise et « atomise a salle » pour reprendre l'expression de Bergala. Il sépare les avis et à ce moment, les spectateurs doivent se positionner, prendre une décision : suivre Monika qui va tromper Harry ou être contre ce comportement, tout en étant obligé d'être témoin de ce qu'elle décide de faire !
Cette division du public se retrouve dans l'analyse plus philosophique que fait Sylvain ROUX dans sa thèse. En effet, il explique et développe le thème de l'union et la division des deux personnages, Harry et Monika. Pour cela, il utilise des termes du même champ lexical : « solitude », à de nombreuses reprises, « dualité », « dissolution », « asociabilité » qui s'opposent aux termes comme « à l'unisson », « union », « fusionnel », « plénitude fusionnelle », « continuité totale », « parfaite harmonie », qui représente ce qui est impossible au couple et donc aussi au public. Il est en effet lui aussi dans l'impossibilité d'être uni devant le comportement de Monika. Cette dernière tente constamment de vivre dans e rêve mais est toujours confrontée au réel et quand elle regarde la caméra, et donc les spectateurs, elle nous confronte au réel. Il y a donc un parallèle entre sa relation avec Harry dans son existence et la relation qu'elle entretien et qu'elle provoque avec les spectateurs : harmonie impossible.
Bergman, en utilisant le regard caméra, de Monika, change et bouleverse totalement le rapport spectateurs-personnages.